Roxane Chinikar

Il y a plus d’un an, nous étions le 6 novembre 2014 à Bruxelles. Il y avait plus de 120.000 personnes dans la rue pour faire plier l’accord de la coalition de droite nouvellement formée au gouvernement : “non au travail jusqu’à 67 ans !”, “non au saut d’index !”, “non à la privatisation et aux coupes budgétaires dans les services publics !”, “non à la chasse et à la mise au travail forcé des personnes sans emploi!”.

Du jamais vu en Belgique alors que les réformes antisociales ne dataient pas de la veille. Qu’est-ce qui avait changé ? La coupe était pleine et vouée à déborder.

Nous étions là. Qui nous ? Des femmes. Des femmes qui avaient décidé de rejoindre un point de rendez-vous spécifique dans la manifestation, le bloc des femmes. Pourquoi ? Pour visibiliser notre résistance et pour rappeler que nous faisons partie des premières cibles et victimes des mesures antisociales : premières à travailler pour un salaire de misère, premières à travailler à temps partiel, premières à subir des contrats précaires ou des intérims, premières sans emploi, premières à perdre leur droit au chômage, premières à devoir prendre en charge les personnes dépendantes. L’austérité se répercute volontiers et directement sur les personnes invisibilisées : femmes, sans-papiers, personnes racisées, personnes en situation de handicap, personnes souffrant de maladies chroniques, jeunes, personnes LGBTQI, personnes âgées, personnes mentalement fragilisées, personnes sans logement. Bref, Mickey – enfin plutôt Minnie – divise son haricot pas-si-magique-que-ça pendant que Picsou continue ses longueurs dans sa piscine dorée.

Nous étions donc là. Femmes, militantes, déléguées syndicales ou syndiquées. Avec nos messages, nos slogans, nos rages et nos espoirs. Mais impossible de nous faire entendre. Des pétards sont jetés dans tous les sens, beaucoup d’hommes sont ivres et certains nous encerclent volontairement en redoublant de coups de sifflets. A peine arrivées à mi-chemin, tout nous encourageait déjà partir.

Oui, chers syndicats. Vous prenez une bonne dose de misère, vous la mélangez à une bonne dose de colère, vous rajoutez ce qu’il faut d’alcool et de pétard et vous avez le cocktail explosif du statu quo. Vous plongez le tout dans une société où le sexisme est toujours institutionnellement ancré et vous avez la recette parfaite du harcèlement en manifestation. On applaudit des deux mains

Cette semaine, nous étions le 24 mai 2016 à Bruxelles. Ce gouvernement n’est toujours pas tombé mais la coupe reste pleine à craquer. La situation d’aujourd’hui peut se résumer en une phrase : du travail pour de moins en moins de personnes qui travailleront de plus en plus et de plus en plus longtemps dans des conditions de plus en plus exécrables. C’est la Loi Peteers. C’est les 45h, l’annualisation du temps de travail et la fin des heures supplémentaires payées. Tout ça bien sûr sur fond de précarité, de services publics déplorables, de militarisation des rues et de centrales nucléaires prêtes à exploser. Bref, tout va bien pour les 1% les plus riches de la population tandis les 99% autres n’en peuvent plus de mordre sur leur chique.

Nous étions donc là. Qui nous ? Des femmes. Mais déjà beaucoup moins qu’il y a un an et demi et beaucoup plus éparpillées dans la manifestation. Vie Féminine a bien organisé un bloc en dernière minute mais rien de comparable au “bloc femmes” de l’année passée. Pourquoi ? Parce que les femmes se font exclure des luttes sociales. Qu’est-ce que ça nous apprend ? Qu’il ne suffit pas de lutter contre ce gouvernement pour combattre les violences sexistes, racistes, homophobes… Qu’est-ce que ça a pour conséquences ? Des manifestations et des mobilisations sociales désertées des premières personnes concernées ainsi que plus de vulnérabilité pour celles d’entre elles qui continuent d’y participer. En effet, plusieurs actes sexistes et faits de harcèlement sexuel ont pu être reportés part les organisations Université des Femmes, Vie Féminine et Femma lors de la dernière manifestation. Le machisme et le sexisme divisent le mouvement.

Les syndicats doivent impérativement se responsabiliser face à cette situation. Alors qu’ils n’hésitent pas à condamner le coup porté à un commissaire de police connu pour son agressivité envers des manifestants pacifiques et son laisser-aller face à des manifestants d’extrême-droite, ils restent incroyablement silencieux face aux violences sexistes commises pendant les manifestations. Pourtant des “commissions genre” existent dans leurs structures. Celles-ci doivent pouvoir être organisées par des femmes et être entendues pour transmettre des consignes claires aux différentes délégations. Il est également temps de bannir alcool et pétards qui empêchent l’inclusivité des mouvements.

Aujourd’hui, sous la pression des travailleuses et des travailleurs, les grèves “au finish” commencent à se déclarer en Wallonie. Notre plus grand souhait est qu’elles se propagent à l’échelle nationale. Elles seules peuvent rappeler que ce sont les salariés et salariées qui produisent les richesses et font tourner l’économie. Et qu’elles et ils ont donc le pouvoir de faire tomber un gouvernement qui ne les représente pas. Cependant, cela ne se fera pas sans la moitié de la population. Il est donc urgent de changer radicalement la manière dont les manifestations et les actions sont organisées. Et de parer au manque criant de formation dans les syndicats sur les questions de machisme et de sexisme.

Roxane Chinikar

Membre du Comité scientifique de l’Université des Femmes.